A PROPOS DES PRETENTIONS SCIENTIFIQUES DE
L'UFOLOGIE ET DES UFOLOGUES
On a lieu de présumer qu’il existe, de par les espaces,
une multitude de planètes habitables. Mais sont-elles habitées? Sur ce
point, l’on ne peut former un avis tant soit peu motivé, puisque, ignorant
tout des conditions de naissance de la vie, l’on est incapable d’estimer,
même grossièrement, quel est le “degré de probabilité” pour qu’apparaisse
le phénomène vital. En tout cas, je tiens pour parfaitement stériles les
considérations (...) qui prétendent appliquer les rigueurs de la
mathématique à la discussion d’un problème dont les données de base nous
échappent.
Jean Rostand in : Ce que je crois (Paris, Grasset, 1953,
p. 49)
Dès qu’elle naquit, ou presque, l’ufologie eut des velléités
de scientificité. Et, depuis lors, d’aucuns n’ont pas arrêté de prétendre qu’elle
est potentiellement susceptible de s’accorder avec une démarche scientifique
pour devenir un jour sans doute une science à part entière.
Est-ce exact? C’est ce que je me propose d’examiner ici.
Au fil des ans, l’ufologie est devenue une pépinière d’hypothèses
diverses. La plus connue, celle qui sous-tend encore de façon majoritaire la
plupart des débats ufologiques, reste l’hypothèse extraterrestre (HET). D’aucuns
la considèrent toujours comme la plus probable et la mieux étayée, tandis que
d’autres la déclarent franchement dépassée et juste bonne pour des esprits attardés.
L’hypothèse extraterrestre n’est pas absurde ; elle a même un certain degré
de probabilité, aussi faible soit-il. Mais elle reste une hypothèse et rien
d’autre. Or, en ufologie, contrairement à ce qu’il se passe dans la sphère de
la recherche scientifique, il existe une singulière tendance à passer allègrement
du stade de l’hypothèse probable à celui de la démonstration quasi évidente.
Prenons, précisément, le cas de l’HET. Dans ce cas, deux conceptions
scientifiques s’opposent. Du côté des astronomes, certains ont tendance à considérer
que le nombre de planètes viables semblables à la Terre doit être si grand qu’il
existe une chance raisonnable pour qu’un certain nombre d’entre elles abritent
une vie suffisamment intelligente pour pouvoir produire des signaux artificiels
que nous pourrions capter. Tout le programme SETI repose sur ce véritable “pari.”
A l’inverse, du côté des biologistes, on a plutôt tendance à estimer que le
nombre des hasards successifs qui sont nécessaires non seulement à l’apparition
de la vie mais aussi à son développement jusqu’à un stade intelligent est si
extraordinairement grand qu’il est quasi impossible qu’un tel phénomène se soit
produit plus d’une fois dans tout l’Univers. Il est intéressant de constater
que les deux raisonnements en présence sont non seulement diamétralement opposés
quant à leur développement, mais aussi quant aux résultats auxquels ils aboutissent.
Il convient également de se rendre compte qu’ils correspondent à deux étapes
différentes de l’évolution des sciences. En effet, le premier est apparu dès
que l’astronomie commença à faire les progrès qui permirent de prendre conscience
de la taille extraordinaire de l’Univers. Il s’inscrivit tout naturellement
dans un système de pensée caractéristique d’une époque dite “positiviste” bien
que romantique. Le second raisonnement est apparu beaucoup plus tard, quand,
enfin, l’on put commencer à décortiquer l’extrême complexité de la matière vivante
et des nombreux facteurs qu’elle exige pour apparaître et s’épanouir. Nous sommes
loin aujourd’hui des expériences de Miller qui semblaient indiquer que l’apparition
et le développement de la vie résultaient de quelques combinaisons physico-chimiques
simples qui avaient toutes les raisons de se produire immanquablement dans des
milieux et des circonstances relativement peu complexes. Pour ne citer qu’un
exemple (parmi tant d’autres) on sait aujourd’hui que si la vie a pu se développer
sur notre planète comme elle l’a fait, c’est parce que nous avons entre autres
choses une Lune qui réunit un certain nombre de caractéristiques si peu communes
pour un corps céleste de ce type qu’on peut déjà les considérer comme quasi
miraculeuses. Combien de planètes théoriquement “viables” disposent-elles d’une
lune réunissant ces mêmes caractéristiques ? Bien peu, sans aucun doute. On peut
comprendre que rien que ce seul facteur, résultant lui même d’une combinaison
hautement improbable de hasards, diminue de beaucoup les chances infimes qu’il
puisse y avoir une vie semblable à la nôtre ailleurs dans l’Univers. Ainsi donc,
à l’HET héritée d’une période scientifique romantique et idéaliste s’oppose
aujourd’hui non pas une hypothèse pessimiste, mais bien une conclusion strictement
réaliste appuyée non pas sur des suppositions et des probabilités statistiques,
mais bien sur des faits rigoureusement observés auxquels s’en ajoutent chaque
année de nouveaux qui tendent à rendre vain tout espoir de découvrir un jour
une vie extraterrestre intelligente.
On le voit, d’un strict point de vue scientifique, il faut
déjà faire nettement la différence entre ce qui n’est qu’une hypothèse fondée
sur des espoirs quasi chimériques et une conclusion reposant sur des observations
factuelles sans cesse plus nombreuses. Prétendre que la découverte récente de
planètes extra-solaires aurait fait basculer le débat serait faux car l’existence
de ces planètes avait déjà été pré-supposée au sein de l’HET. Dès lors, on doit
considérer que la découverte des planètes extra-solaires n’a fait que relancer
un débat qui est loin de paraître fondé aux yeux du grand nombre de scientifiques
qui préfèrent s’attacher aux faits observés plutôt qu’aux hypothèses romantiques.
On comprend cependant que, par sa nature, l’HET soit plus “populaire”...
Il se trouve des quantités d’ufologues pour affirmer qu’il
n’y a pas de science sans hypothèses et que les hypothèses ont même souvent
servi de moteur à la recherche scientifique. Même si ce n’est que partiellement
vrai, ne chicanons pas et reconnaissons qu’il peut être utile de faire des hypothèses.
Mais, et c’est là que les ufologues se trompent ou cherchent à nous tromper,
une hypothèse n’a pas à être diffusée largement au même titre qu’une démonstration.
Une hypothèse n’est qu’un outil dans le cadre d’une recherche. Si même elle
peut servir de guide à un chercheur ou un groupe de chercheurs, il est parfaitement
inutile de la communiquer au grand public qui a une tendance naturelle à confondre
hypothèse et démonstration. Combien de fois, en annonçant une hypothèse dans
le domaine de la recherche contre le cancer, un journaliste n’a-t-il pas déclenché
une vague de faux espoirs et de demandes urgentes de la part de patients persuadés
qu’on venait de découvrir un nouveau remède?
Dans la sphère de la recherche scientifique, une hypothèse
peut n’appartenir qu’à un seul homme, elle peut être proposée par celui-ci à
de proches collègues afin qu’on en discute, ou elle peut même concerner l’ensemble
des spécialistes d’une certaine discipline. Mais elle ne doit pas sortir de
ce cadre restreint tant qu’elle n’a pas été vérifiée. Où irait-on si les revues
scientifiques commençaient à publier, à côté de travaux démonstratifs, et aux
mêmes titres qu’eux, des hypothèses, des opinions ou même des rumeurs ? Non seulement
ce serait un temps considérable de perdu pour tout le monde, mais cela engendrerait
une confusion lamentable chez tous et chacun.
Or, c’est précisément ce qu’il se passe au sein de la littérature
ufologique. Sous prétexte de faire avancer l’ufologie, des gens bien intentionnés
mais totalement dévoyés (ou ignorants) de la méthodologie scientifique proposent
des hypothèses, des opinions personnelles et des rumeurs. Et, contrairement
à ce qu’ils pensent ou disent, cela ne sert à rien d’un strict point de vue
scientifique. Dès lors ils perdent leur temps, se trompent ou (pire) trompent
leurs lecteurs.
Sur quoi se basent donc les hypothèses “les plus sérieuses”
présentées ici et là dans des articles ufologiques qui se piquent de “scientificité” ?
Principalement sur des témoignages humains qui ont été étudiés par des amateurs
peu au fait des véritables techniques d’enquête qu’impose le “facteur humain”
(aucun psychologue, aucun criminologue, aucun juge d’instruction n’a jamais
rédigé le moindre manuel d’enquête dont se servent -parfois- les ufologues de
terrain). Ces “enquêtes”, brièvement résumées et qui fournissent par conséquent
à double titre une vue tronquée ou déformée des faits originaux, se retrouvent
dans des bulletins ufologiques où des “chercheurs” vont les puiser pour “étayer”
leurs hypothèses et faire passer celles-ci pour des démonstrations. Telle est
l’effarante méthodologie qui fait que seuls des scientifiques dévoyés peuvent
se perdre dans les méandres de l’ufologie. Et ils s’étonnent que leurs pairs
ne “veulent pas” les prendre au sérieux...!
Au départ de “cas” pêchés dans la presse quotidienne, Aimé
Michel proposa jadis non pas une hypothèse mais une véritable “démonstration”
de ce qu’il appela l’orthothénie. Très vite, elle fut battue en brèche d’un
point de vue mathématique par un astrophysicien qui voulut bien perdre un peu
de son précieux temps pour montrer qu’il s’agissait là d’une démonstration de
pure apparence ne reposant que sur des erreurs mathématiques flagrantes. Cela
fut expliqué dans la célèbre Flying Saucers Review. Mais les ufologues
ne voulurent rien entendre parce que cet illustre astrophysicien (Donald Menzel)
qui surclassa de très loin tous les ufologues qui ont jamais vu le jour, était
supposé être un “négateur par principe”. Comme si les mathématiques avaient
des principes ! Il fallut donc attendre de nouvelles vérifications mathématiques,
celles de Jacques Vallée, pour qu’enfin l’édifice orthoténique soit ébranlé.
Il résista cependant encore bien des années et fut même plusieurs fois ressuscité
sous diverses formes plus ou moins exotiques ou farfelues. Voilà qui montre
bien que même avec des bases mathématiques médiocres ou fumeuses les ufologues
patentés savent ériger d’abracadabrantes démonstrations dont ils n’acceptent
de se séparer que parce qu’ils ne savent vraiment plus faire autrement lorsque
la contestation vient de l’intérieur même de leur cercle de pensée. Pareille
attitude n’a évidemment rien de commun avec la manière dont une science progresse.
C’est mon ami Michel Monnerie qui écrivit jadis que, vue de
loin, l’ufologie avait l’air d’un monument mais qu’en s’en approchant et en
y regardant de près, on pouvait constater qu’elle n’était qu’un tas de gravas.
Jamais je n’ai lu plus juste réflexion que celle-là ! En effet, lorsqu’on décortique
les travaux prétendument “scientifiques” produits par des ufologues, on s’aperçoit
qu’ils ne reposent que sur des présupposés, des raisonnements boiteux, des connaissances
disparates ou mal digérées et, surtout, un matériel de base non scrupuleusement
vérifié.
En novembre 1997, de célèbres ufologues se targuant d’avoir
une approche scientifique du phénomène OVNI se réunirent à San Francisco. Ils
discutèrent plusieurs jours afin d’évaluer quelles étaient les évidences physiques
dont ils disposaient en faveur de l’existence réelle des OVNI. Ensuite ils dressèrent
un rapport que l’on peut trouver sur Internet en fouillant quelque peu les travaux
qu’y diffuse l’un des leurs, P.A. Sturrock. Dès avant l’introduction du rapport,
voici ce qu’on peut y lire : “Le groupe a également réexaminé certaines des
conclusions proposées en 1968 par le Dr Edward U. Condon, Directeur du Colorado
Project. Il soutenait que “rien n’a émergé de l’étude des UFO ces 21 dernières
années qui a ajouté quoi que ce fut à l’ensemble des connaissances scientifiques”
et que “davantage d’études sur les UFO ne peut sans doute se justifier en espérant
que la science pourra ainsi progresser.” Bien qu’agréant avec cette conclusion
et en l’étendant jusqu’à aujourd’hui, le groupe considère qu’il existe toujours
une possibilité que l’étude d’un phénomène inexpliqué pourrait conduire à une
avancée dans les connaissances scientifiques.” Autrement dit, même en reconnaissant
que jamais rien de concret d’un point de vue scientifique n’était sorti de l’ufologie,
ces gens ne désespéraient pas qu’un jour peut-être ils finiraient par trouver
quelque chose. C’est ce qu’on appelle avoir la foi du charbonnier. Et cela montre
assez ce qu’est réellement l’ufologie : un système de croyances auto-généré,
voire auto-reproductible.
Que peut-on raisonnablement exiger des ufologues auto-proclamés
“les plus sérieux” pour leur reconnaître enfin une attitude et une méthodologie
véritablement scientifiques?
Ils sont libres, bien entendu, de discuter entre eux autant
d’hypothèses et d’idées qu’ils le désirent ; mais ils doivent se garder de les
publier. S’ils passent outre cette recommandation de bon sens, on est en droit
de les suspecter de vouloir entretenir avec une certaine perversité ou une forme
de sottise l’illusion que l’ufologie progresse. Les ufologues ont le devoir
de tester leurs hypothèses avec un appareil scientifique approprié et une méthodologie
à l’abri des critiques. Ils doivent aussi veiller à n’utiliser que des témoignages
de première main qu’ils ont personnellement contrôlés et non des récits pêchés
dans une littérature à tout venant. Ils doivent aussi se garder de l’illusion
commune qui donne l’impression qu’il existe une cohérence interne dans un formidable
ramassis de récits complexes disparates ayant forcément en commun divers éléments
mineurs sans rapports véritables entre eux. Par exemple, dans la célèbre vague
OVNI belge dont on clama si souvent qu’elle se caractérisait par une grande
cohérence interne, le seul point de convergence dans tous les récits récoltés
fut que les objets de toutes formes et d’aspects qui furent signalés se déplaçaient
dans les cieux, sans plus. Si la plupart des gens ont retenu l’impression que
partout fut signalé un triangle, c’est tout simplement parce que cette forme,
de par sa nouveauté d’alors et sa simplicité, s’imposa par rapport à toutes
les autres qui furent également décrites et sur lesquelles les ufologues ne
mirent guère l’accent.
On doit exiger des ufologues qui croiraient pouvoir démontrer une
de leurs hypothèses qu’ils soumettent cette démonstration non pas à une revue
ufologique, mais à une publication scientifique reconnue comme telle. Dans la
sphère scientifique, tout chercheur qui affirme une chose nouvelle a l’obligation
de la prouver. Pour ce faire, il doit développer de manière rigoureuse une argumentation
susceptible d’être vérifiée dans un article qu’il doit soumettre à une publication
scientifique. Avant d’être publié, chaque article du genre est proposé pour
avis à des spécialistes du domaine en rapport avec le sujet traité. S’ils estiment
l’argumentation recevable et justifiée, le feu vert est donné pour publication.
Alors seulement peut s’instaurer un débat d’idées contradictoire et constructif
qui mènera à l’acceptation définitive de la démonstration nouvelle ou à son
rejet. Dans la pratique, aucun scientifique digne de ce nom ne cherche à échapper
au jugement de ses pairs lorsqu’il propose une argumentation solide fondée sur
des bases et une méthode au-dessus de tous reproches. Chacun sait en effet que
le progrès dans les connaissances scientifiques passe par une discussion contradictoire
approfondie de chaque démonstration nouvelle. Dans le domaine ufologique, hélas,
il n’en est pas de même. Même les ufologues qui se proclament les plus sérieux
évitent de proposer leurs articles à des revues scientifiques faisant référence.
Leurs desseins sont clairs : ils veulent échapper au jugement et au débat contradictoire
des spécialistes parce qu’ils savent ou sentent bien que leurs idées ne tiennent
pas la route et qu’elles ne sont, en réalité, que de vaines hypothèses présentées
sous le masque grossier de prétendues démonstrations définitives. Si leurs arguties
peuvent tromper des naïfs ou des gens peu formés à la critique historique et
scientifique, elles ne peuvent évidemment faire longtemps illusion devant un
jury de scientifiques rompus à ces disciplines. Ainsi donc, de par la manière
dont ils cherchent systématiquement à éviter le jugement de leurs pairs, même
les scientifiques dévoyés les plus englués dans l’ufologie peuvent être suspectés
d’une certaine forme de malhonnêteté intellectuelle.
Le moment est venu pour moi de conclure.
Je dirai que de l’aveu même des “grands” ufologues qui se réunirent
à San Francisco en novembre 1997, l’ufologie n’a jamais rien apporté qui puisse
être considéré comme une évidence physique de l’existence réelle des OVNI et
qu’elle n’a en rien contribué à l’avancement des connaissances scientifiques.
Telle avait été la conclusion du célèbre rapport Condon publié en 1968 et enterriné
peu après par la National Academy of Sciences, et telle fut encore la conclusion
d’un groupe d’experts de la NASA qui réexaminèrent la question en 1977 pour
répondre à une demande officielle.
Des travaux contestables qu’ils ont produits (et qui furent
généralement démentis ultérieurement par les faits, une contre-enquête intelligente
ou un examen de la méthodologie employée) et qu’ils ont diffusés à grands renforts
de présentations trompeuses sans jamais se soumettre aux règles déontologiques
en vigueur dans le monde des publications scientifiques, on doit conclure que
les ufologues qui se targuent d’une formation scientifique pour monter en épingle
la scientificité de leurs travaux sont soit des incompétents, soit des dévoyés
soit des gens intellectuellement perturbés ou malhonnêtes. Tous semblent avoir
en commun une certaine forme de paranoïa ou une très haute opinion d’eux-mêmes
qui les mène à se persuader que si on ne les prend pas au sérieux aujourd’hui,
leurs mérites n’en seront pas moins forcément reconnus dans l’avenir. Cette
manière de se considérer soi-même par rapport aux autres relève de ce qu’on
nomme le complexe de Galilée.
L’ufologie a donc les scientifiques qu’elle mérite et elle
semble bien être condamnée à rester un système particulier de croyances diverses.