Le peuple, tantôt crédule tantôt incrédule, croit ou ne croit pas, suivant que cela peut tranquilliser sa conscience, apaiser son coeur ou lui remplir sa poche ; souvent il ne sait pas au juste ce qu'il doit croire ou ne pas croire.
Le gros public, qui mange, boit, dort et se multiplie (...) ne s'intéresse pas plus au passé qu'il ne s'intéresse à l'avenir. Il passe son temps et passe inaperçu, ignorant, plein de préjugés, ne sachant que faire pour abréger une vie qu'il trouve trop courte et sans même s'apercevoir que des millions et des millions d'hommes passèrent avant lui. Néanmoins chacune de ces nullités sans expérience s'estime le plus sensé des humains. Si demain cet homme était le maître, il ferait ceci, il ferait cela ; heureusement qu'il reste très souvent Gros-Jean comme devant et qu'il n'a rien d'autre à faire, qu'à s'imaginer une importance qu'il n'a pas et à se croire considéré et estimé par ceux qui ont intérêt à le flatter. La vérité dans cette vie n'a pas beaucoup de chances d'être appréciée ; les illusions et les rêves chimériques sont poursuivis avec bien plus de persévérance. Cet homme connaîtra peut-être le dernier roman à la mode, et n'osera pas sortir avec des souliers malpropres, parce que "tout le monde" le remarquerait. Jugez un peu!
Le gros public n'a pas d'idéal. Il vit pour se remplir le ventre, ce qu'il appelle se distraire ; tout le reste ne l'intéresse pas. Que lui importent, après tout, les sciences, les savants, les penseurs, les philosophes des temps passés et futurs. Tout cela ne fait pas son lard. Une fourmi passe, il l'écrase. Sa vie passe aussi et le temps rend sa poussière à la terre.
Edouard DAANSON - in : Mythes et légendes, Bruxelles, 1913
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